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« J'arrive toujours trop tard » : anatomie d'un sentiment qui coûte cher

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Près de deux Français sur trois sont convaincus de rater systématiquement les bonnes occasions financières. Ce sentiment porte un nom en économie comportementale et il est documenté depuis quarante ans. Il coûte surtout beaucoup moins cher que ce qu'il empêche de faire.
 

Un sondage réalisé en juillet 2026 par Carré Partners auprès de 3 512 personnes livre un chiffre parlant : 64 % des Français se disent convaincus d'arriver toujours trop tard sur les meilleures opportunités. Plus de la moitié déclarent que les vacances ont réveillé l'envie de revoir leurs finances, mais seuls 16 % sont passés à l'acte, et 21 % restent bloqués faute de savoir par où commencer. Près d'un sur deux a appris avec surprise qu'un proche avait investi dans un produit qu'il ne connaissait pas.
 

L'économie comportementale a un nom pour cela : la théorie du regret, formalisée en 1982 par David Bell d'un côté, Graham Loomes et Robert Sugden de l'autre. Nous n'évaluons pas seulement le résultat obtenu, mais aussi ce que nous aurions obtenu en choisissant autrement. Deux regrets s'affrontent alors. Le regret d'action (j'ai investi, ça a baissé) fait mal tout de suite et pousse à l'immobilisme. Le regret d'inaction (je n'ai pas investi, ça a monté) s'accumule lentement, jusqu'à provoquer une entrée brutale, souvent après la hausse. C'est le cycle que décrit le sondage.
 

Le sentiment est fondé, ses conclusions ne le sont pas
Les chiffres officiels donnent en partie raison aux Français. Au premier semestre 2026, le Livret A et le LDDS ont enregistré leur pire collecte depuis 2008, avec près de 7 milliards d'euros de décollecte nette, au moment précis où l'écart de rendement avec l'assurance vie devenait criant. Le taux du Livret A est remonté à 1,70 % le 1er août, après six mois à 1,50 %. Les épargnants ont bougé, mais après coup.
 

Il reste que 608 milliards d'euros dorment sur ces deux livrets, et que le taux d'épargne des ménages atteint 17,9 %, un niveau historiquement très élevé. Selon le baromètre 2025 de l'AMF, 34 % des Français détiennent un produit d'investissement, 11,1 % des actions cotées en direct. Le regret coûte donc surtout à ceux qui n'entrent jamais.
 

Ce que mesure vraiment le « mauvais timing »
Morningstar publie chaque année une étude, Mind the Gap, qui compare le rendement d'un fonds à celui qu'obtient réellement l'euro moyen investi, une fois pris en compte les entrées et les sorties. Sur dix ans arrêtés fin 2025, l'écart ressort à 1,2 point par an. Il se creuse à mesure que le fonds est volatil ou spécialisé, les fonds simples et diversifiés détenus longtemps n'en générant presque aucun.
 

Ce chiffre est d'ailleurs contesté. Une étude parue en 2026 dans le Financial Analysts Journal estime le coût réel du mauvais timing à environ 0,10 % par an, le reste relevant d'effets mécaniques liés à la croissance des encours. Même dans sa version haute et discutée, l'erreur de timing coûte donc une fraction de ce que coûte l'abstention.
 

Un contre-exemple mérite d'être rappelé. Lors du krach de mars 2020, les particuliers français ont acheté dans la baisse au lieu de vendre : plus de 150 000 nouveaux investisseurs ont acquis des actions du SBF 120 en cinq semaines. Le stéréotype de l'épargnant paniqué résiste mal aux données.
 

Les parades, et les prédateurs
Contre le regret, le versement programmé fonctionne. Sans qu'il faille s'en faire une idée fausse : l'étude de référence de Vanguard montre qu'investir la totalité d'un capital immédiatement bat l'étalement dans deux cas sur trois. En rendement, le versement programmé est même légèrement inférieur en moyenne. Sa valeur est ailleurs. Il supprime la question « est-ce le bon moment ? », et neutralise donc le regret. Un outil comportemental, en somme, plutôt qu'une martingale.
 

L'AMF s'en tient de son côté à des recommandations simples : constituer d'abord une épargne de précaution de deux à six mois de revenus, ajuster la durée du placement à son horizon, diversifier. Et cette consigne, valable dans les deux sens : « Ne cédez pas à la panique en cas de baisse des marchés, au risque de vendre au plus bas. »
 

Un dernier point, moins réjouissant. Le sentiment d'être en retard est le premier actif commercial des escrocs. Le Parquet de Paris chiffre le préjudice des arnaques financières à au moins 500 millions d'euros par an en France. La proportion de Français déclarant en avoir été victimes a triplé en trois ans, à 3,2 %, et le préjudice moyen déclaré atteint 69 000 € sur les faux livrets d'épargne. La rhétorique employée ne varie jamais : vous êtes en retard, voici votre dernière chance de rattraper, décidez maintenant. La contre-mesure, elle, est purement temporelle. Vérifier l'agrément sur les listes de l'AMF et de l'ACPR, et refuser toute décision sous contrainte de délai.